Marseille sculptée I ; bestiaire imaginaire et mascarons animaux
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Marseille sculptée I ; bestiaire, mythes et animaux

Simple curieux ou amateur d’architecture, vous aimé prendre le temps d’observer les façades de la cité phocéenne. Et vous avez peut-être été interpellé par d’étonnants animaux en guise d’ornements. Chauves-souris, chiens, dragons, licornes ou encore singes, quelles histoires ou particularités se cachent derrière ces étranges créatures ?


Vices et vertus

Église Saint-Vincent-de-Paul, Marseille

Majestueuse en haut de la Canebière, l’église Saint-Vincent-de-Paul, plus communément appelée église des réformés, impose sa haute silhouette dentelée aux visiteurs de la célèbre artère. De style néo-gothique, elle est édifiée du milieu à la fin du XIXème siècle sur les plans de l’architecte François Reybaud, modifiés par l’abbé Joseph Pougnet et sur l’emplacement d’une ancienne chapelle des Augustins Réformés. Avec ses 2 flèches s’élevant à 70 mètres, l’église est classée Monument Historique depuis 2015.

Ses portes en chêne sont décorées de panneaux de bronze réalisés par Caras-Latour évoquant les vices et les vertus à travers 2 séries de bas-reliefs allégoriques. Dans une parution publique de 1893, l’auteur dit : « D’un côté les tendances vicieuses de notre nature déchue ; les funestes effets du péché, les tristes caractères qui marquent le pécheur, au point de vue surnaturel. De l’autre, les fruits merveilleux de la grâce divine, les admirables dispositions qu’elle produit dans les âmes fidèles ; les glorieux attributs qu’elle leur confère. » Les vertus de l’enfer sont représentées par des animaux, gueules entrouvertes comme s’ils souffraient ou geignaient, sur les panneaux inférieurs. Tandis que les vertus du ciel sont représentées par des figures féminines, portant l’auréole des saintes et la couronne des reines, sur les panneaux supérieurs et donc plus proches du ciel.

Les portes de l'église des Réformés, Marseille
Le dromadaire est sujet à la douleur (dolor), le mouton à la faiblesse (imbecillitas) et le canidé à la cruauté (feritas).
Les portes de l'église des Réformés, Marseille
La chauve-souris, quant à elle, est sujette à la tristesse (tristitia).

De proues à charpentes

Dans les rues avoisinantes du Vieux-Port, coté Rive Neuve, vous vous sentirez peut-être parfois observé depuis les toits. Ça et là, quelques lions d’aspect peu ordinaire ont pris leurs quartiers aux coins des immeubles et épient discrètement passants et badauds, depuis plusieurs siècles. Vous les apercevrez à l’angle des rues Saint-Ferréol et Francis Davso ou au 47 rue de la Paix Marcel Paul.

Après la disparition de l’Arsenal des Galères (1) en 1748, les quais des Belges et Rive Neuve et leurs alentours, connaissent un rapide développement au profit des savonneries et divers types d’entrepôts. De nombreux matériaux en provenance d’épaves et notamment des proues de navires sont ainsi recyclées pour la construction de charpentes d’immeubles, d’où ces têtes et bustes de fauves, en pierre ou en bois, sculptés en bout de poutre.

(1) établissement militaire de construction et d’entretien des galères (navires de guerre)

Proue de navire, Marseille
Angle des rues Saint-Ferréol et Francis Davso
Proue de navire, Marseille
47 rue de la Paix Marcel Paul

Aboyer contre les hérésies

Situé au 35 rue Edmond Rostand, le couvent néo-classique des Dominicains est édifié du milieu à la fin du XIXème siècle, sur les plans de l’architecte Pierre Bossan et classé Monument Historique depuis 1995.

L’ordre dominicain est un ordre catholique né, en 1215, sur l’initiative de Saint-Dominique. Sa mission est, entre autres, de proclamer la vérité du Christ en réponse à toute forme d’hérésie que connaît le christianisme. Avez-vous remarqué que les pilastres supérieures du couvent sont ornées de mascarons de têtes de chiens ? C’est l’emblème de leur ordre. Selon la légende, la mère de Dominique se serait vue, en songe pendant sa grossesse, enfanter d’un chien tenant une torche allumée dans la gueule, pour éclairer le monde. Saint-Dominique reprit ce symbole en proclamant qu’il serait ce chien embrasant le monde de la vérité et aboyant contre les hérésies. 

Couvent des Dominicains, Marseille
tympan des portes intérieures de l'église Saint-Cannat, Marseille
On retrouve également le symbole du chien sur le tympan des portes intérieures de l’église Saint-Cannat, rue de la République. (photo marseille.catholique.fr)

Singeries et pitreries

À l’angle du boulevard Eugène Pierre et de la rue Devilliers, se trouve une maison du milieu du XIXème siècle parée de bien curieux ornements dont des statues de singes. Il s’agit de celle de l’entrepreneur Dominique Turcan, artisan de Cucuron, qui pointe du doigt avec ironie, sa capacité à pouvoir bâtir des immeubles et sculpter des sujets malgré son échec au concours de l’école d’architecture. On peut ainsi lire sur la façade en biseau l’inscription « tipe d’architecte sachant tout faire même sans diplôme« . L’homme, qui n’est pas dépourvu d’humour, aurait-il délibérément fait cette faute d’orthographe ?

Sur cet îlot, l’artisan qui n’est donc que maçon exprime son sentiment d’injustice à travers un méli-mélo comique de statues, bas-reliefs et messages gravés. Ainsi la cariatide qui trône en dessous du buste de Turcan refuse ouvertement son rôle (soutenir le fronton) en croisant les bras. Plus haut, 2 singes sont assis sur les inscriptions « artiste célèbre » et « artiste inconnu », l’animal symbolisant l’artiste qui n’invente finalement rien mais imite. Tandis que sur la fresque du bas, c’est toute une armada d’angelots qui en viennent aux mains et sèment la pagaille dans l’atelier de l’artisan.

Maison du Tipe, statues de singes, Marseille
Maison du Tipe, statues de singes, Marseille
La cariatide qui trône en dessous du buste de Turcan refuse ouvertement son rôle en croisant les bras.

Puissance et bon augure

Hôtel Régina, Marseille

Vous pensez que l’animal mythique qu’est la licorne appartient aux contes et autres univers imaginaires ? Détrompez-vous ! Vous en croiserez en plein centre ville, précisément place Sadi Carnot, sur la façade de l’ancien Hôtel Régina, édifié en 1907. Aux nombre de deux, elles constituent l’emblème de l’ancienne Compagnie des Messageries Maritimes, principale compagnie de transports maritimes de la ville, fondée en 1851 par Albert Rostand (petit armateur local) et Ernest Simons (directeur d’une compagnie de diligence).

La compagnie transporte les premiers croisiéristes et assure les liaisons commerciales, privées et postales avec le soutient financier de l’État. Elle connait un franc succès durant l’Empire Colonial Français. Jusqu’à la Première Guerre Mondiale, les paquebots de la cité phocéenne sillonnent mers et océans, notamment, en direction du Levant, de l’Amérique du Sud ou encore de l’Indochine, où elle établit un second siège, à Saïgon. Les deux guerres mondiales et l’essor du transport aérien mettent un terme à l’entreprise qui fusionne, en 1977, avec la Compagnie Générale Transatlantique pour donner la Compagnie Générale Maritime. L’Hôtel Régina devient l’Hôtel des impôts.

Hôtel Régina, mascaron licornes, Marseille

Le tour du monde en quatre statues

Grand Hôtel du Louvre et de la Paix, Marseille
Le Grand Hôtel du Louvre et de la Paix (photo BNF)

Si vous êtes un promeneur habitué de la Canebière, et que je vous parle du Grand Hôtel du Louvre et de la Paix, vous penserez probablement aux 4 grandes et massives cariatides qui encerclent les entrées du magasin C&A. Bien avant d’être le temple de la fringue pas chère, le Grand Hôtel du Louvre et de la Paix, dessiné par l’architecte Jean-Charles Pot et inauguré en 1863, est parmi les hôtels les plus prestigieux de la célèbre artère. C’est aussi le premier lieu de projection cinématographique, à Marseille en 1896, avec le film Arrivée d’un train en gare de la Ciotat des frères Lumière. Avec 150 puis 250 chambres dès 1890, l’hôtel accueille une clientèle aisée, raffinée, amatrice de nouveautés et de progrès en tout genre. Mark Twain et de nombreuses têtes couronnées y séjournent.

Œuvres du sculpteur Hippolyte Ferrat, les 4 cariatides incarnent « les 4 continents » desservis par la marine marchande, sous un Second Empire où tout tourne autour du commerce et des transports maritimes dans la cité phocéenne. Elles tiennent chacune un animal au creux de leur main ; un sphinx pour l’Amérique (pour un continent « jeune » et énigmatique ?), un éléphant pour l’Asie, un dromadaire pour l’Afrique et un poisson ailé pour l’Europe (comme symbole de la chrétienté ?).

Cariatides des 4 continents, Grand Hôtel du Louvre et de la Paix, Marseille
De gauche à droite : l’Amérique, l’Asie, l’Afrique et l’Europe

Les Arts et les Quatre Saisons

Immeuble des Arts et des Quatre Saisons, bas-reliefs de dragons, Marseille

Les licornes ne sont pas les seuls animaux mythiques que vous rencontrerez en centre ville. Au 46 boulevard de la Liberté, face à la Vierge dorée, se dresse un édifice richement sculpté. Il s’agit de l’immeuble des Arts et des Quatre Saisons. Outre une myriade de mascarons de lions (ce qui n’est pas rare comme ornement à cette époque et à Marseille puisque le lion est – avec le taureau – l’animal emblématique des armoiries de la ville), 2 dragons décorent ainsi les frontons des fenêtres du dernier étage.

Construit en 1862-63 à la demande de Joseph Bienaimé Boyer, marchand de bois et menuisier, puis vendu à Caroline Emilie Thérésine Peytral, en 1865 après la mort de ce dernier, cet édifice surprenant pourrait être l’oeuvre de l’architecte Charles Bodin, qui aimait intégrer des représentations humaines dans ses décors sculptés, et du sculpteur Antoine Joseph Maïssa. Les fenêtres sont coiffées de frontons ornés de personnages féminins et masculins, jeunes et âgés, orientés soit vers l’intérieur soit vers l’extérieur. Sur la façade en biseau, 8 bas-reliefs les entourent. Ceux du premier étage présentent les allégories de la sculpture et de la peinture. Aux deuxième et troisième étages, figurent les 4 saisons. Enfin au 4ème et dernier étage, on trouve des allégories de l’architecture et de la musique, surplombées par les 2 dragons.

Immeuble des Arts et des Quatre Saisons, bas-reliefs de dragons, Marseille (photo d'André Ravix)
Deux dragons ornent les frontons des fenêtres du dernier étage. (photo d’André Ravix)
Immeuble des Arts et des Quatre Saisons, bas-reliefs allégoriques, Marseille (photos d'André Ravix)
En haut, figurent les allégories de la sculpture et de la peinture, en bas, les allégories du printemps et de l’été. (photos d’André Ravix)
Immeuble des Arts et des Quatre Saisons, entrée, Marseille
Deux atlantes encadrent la porte ; un jeune homme à gauche et un vieillard à droite. Leur buste sont prolongés par des têtes de lions tenant, dans leur gueule, un animal.

La liste n’est pas exhaustive tant les façades de Marseille ne manquent pas de décors, parfois farfelus ou singuliers. Levez les yeux pour les apercevoir lorsque vous déambulerez en ville, la prochaine fois. Vous pourriez même être surpris par ce que vous découvrirez.

Photos : sauf si précisé, Marseille Hello et archives

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