Super floraison à Lake Elsinore, Californie
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Réseaux sociaux et tourisme de masse, l’envers du décor des lieux à succès

Si vous êtes abonnés aux réseaux sociaux promouvant notamment le patrimoine régional naturel, vous n’avez pas pu y échapper ; je parle des photos des sources de l’Huveaune qui ont poppé ça et là, ces dernières semaines, sur Instagram et Facebook. Joli coin de nature paisible et encore sauvage aux eaux bleutés, vous n’avez surement pas manqué, non plus, l’actualité moins réjouissante à son sujet ; celle d’un défilé permanent de visiteurs, depuis, au détriment de l’environnement et des habitants.

Risques et conséquences rencontrés

Le phénomène n’est ni rare ni propre à une zone géographique délimitée. Que se soit, dernièrement, les super blooms (ou super floraisons) du parc du désert d’Anza-Borrego et de la ville de Lake Elsinore, en Californie, ou, plus près de chez nous, la rue Crémieux, à Paris, le scénario est le même : des influenceurs (1) prennent en photo ou se mettent en scène dans des décors naturels ou bâtis (2), au charme relativement peu connu du grand public, et les partagent sur les réseaux sociaux, déclenchant (malgré eux ?), une vague de curieux dont un nombre non négligeable peu respectueux. Des lieux fragiles peuvent être saccagés et en découlent, pour les habitants, de nombreuses complications au quotidien (insécurité, trafic saturé, stationnement sauvage, détériorations, déchets abandonnés, nuisances diverses et variées…) avec lesquelles ils sont forcés de cohabiter, nécessitant généralement la mise en place de mesures exceptionnelles.

(1) Individu social ou digital qui par son exposition médiatique peut influencer les comportements de consommation dans un univers donné.
(2) monuments religieux, équipements civils, ensembles urbains, patrimoine local emblématique (calvaire, lavoir, moulin, puits…)

Super floraison à Lake Elsinore, Californie
Des milliers de visiteurs sont attirés par les champs de coquelicots à Lake Elsinore. (photo de Chris Stone / Times of San Diego)
Super floraison à Lake Elsinore, Californie
Les visiteurs marchent à travers les champs de coquelicots lors d’une super floraison à Lake Elsinore, Californie, 16 mars 2019. (photo de Vickie Connor / The Desert Sun )
Rue Crémieux, à Paris, victime de son succès sur les réseaux sociaux
Rue Crémieux, à Paris, victime de son succès sur les réseaux sociaux
La rue Crémieux, victime de son succès sur les réseaux sociaux est devenue un enfer pour ses habitants. (photos de Romane Mugnier / Télérama)

C’est ce que connaît actuellement Nans-les-pins, dans le Var ; plus d’un millier de visiteurs, chaque week-end, venus découvrir les sources de l’Huveaune et qui n’hésitent pas à se baigner dans un site pourtant classé Natura 2000 (3). Le risque : à court terme, faire tout simplement disparaître ou altérer de façon définitive ce que la nature a créé en plusieurs milliers d’années, à savoir ces vasques de tufs calcaires et ces micro-organismes à l’origine de leur couleur bleue. Deux écogardes ont été mobilisés en urgence pour sensibiliser le public et rappeler les règles en vigueur. Une étude concernant l’aménagement de ce jeune parc, créé fin 2017, va être lancée. En attendant, le président du Parc Naturel Régional de la Sainte-Baume, en appel au bon sens de chacun.

(3) Natura 2000 propose des sites naturels ou semi-naturels, de l’Union européenne, présentant une faune et flore exceptionnelles, à valeur patrimoniale explicite.

Nans-les-Pins : affluence record sur les sources de l’Huveaune suite à un post Facebook

Engager la responsabilité de chacun ?

En plein développement du tourisme durable et de sa réelle nécessité, quelles questions se poser, en parallèle ?

  1. Les influenceurs, qu’ils soient spécialisés en lifestyle, mode, sport ou tourisme, devraient-ils, selon le risque qu’ils estiment, parfois renoncer à la géolocalisation de leur post ou à leur post tout court, au titre de la prévention, invalidant toute possibilité de partage et de valorisation du patrimoine naturel ou bâti ?
  2. S’ils ne souhaitent pas renoncer à la géolocalisation mais conscients malgré tout des dérives possibles, les influenceurs devraient-ils, pourquoi pas, prévenir les autorités locales des lieux qu’ils choisissent de mettre en avant, d’une potentielle affluence, permettant ainsi, en amont, la mise en place de mesures adaptées dans l’accueil des futurs visiteurs ?
  3. Devrait-on réfléchir à la création d’une procédure adaptative, en fonction des différentes typologies de lieux cibles éventuels, de mise en place d’encadrement adéquat lors d’affluence exceptionnelle ? Serait-ce concrètement réalisable et réellement efficace, entre autres, pour les plus petites communes qui ne disposent que de ressources limitées ?
  4. Les visiteurs pourraient-ils se responsabiliser d’eux-même s’ils avaient connaissance des risques qu’ils peuvent engendrer (mais aussi encourir selon la situation), notamment par un rappel amical de la part des influenceurs au moment de la publication de leur post ? Le cas échéant, faudrait-il appliquer automatiquement un système de verbalisation sévère visant à éduquer le visiteur et à décourager tout manquement aux règles en vigueur ?
  5. Ou, lorsqu’il n’y a plus d’autre alternatives, faudrait-il tout simplement interdire plus ou moins temporairement l’accès aux lieux, annulant là encore, toute accessibilité à ce patrimoine ?
Réseaux sociaux et influenceurs

Si on se glisse, un instant, dans la peau d’un influenceur, il n’est pas simple, d’un lieu à un autre, d’estimer les risques. Difficile aussi d’anticiper la réaction de nos abonnés. On peut également ne pas vouloir renoncer à la notion de partage avec sa communauté à cause du comportement douteux d’un certain nombre de personnes. Néanmoins, on ne peut pas ignorer, pour autant, qu’une publication peut déclencher un mouvement de foule. En tant que personnalité publique, est-il légitime de se décharger de toute responsabilité quant au comportement de nos abonnés ? À contrario, la mise en lumière d’un endroit peu connu peut devenir un véritable tremplin économique s’il est mené intelligemment. Pour résumer, le sujet est loin d’être simple. Tout n’est pas blanc ou noir, tout n’est pas qu’avantages ou inconvénients mais cela nécessite réflexion.

Je vous avouerais que suite aux photos, j’étais moi aussi très motivée pour une jolie balade forestière à la découverte de ces sources, nettement moins en réalisant, ces derniers jours, l’envers du décor. Communiquer peut donc, dans un premier temps notamment face à l’urgence, réduire l’afflux et favoriser le désengorgement des visiteurs, en attendant la création de solutions durables. Même s’ils sont hélas nombreux, rappelons-le, tous les visiteurs ne sont pas des irresponsables prêts à tout pour un cliché à sensation posté sur leur compte Instagram. Il reste aussi utile qu’essentiel d’informer le visiteur.

Le Verdon opte pour le tourisme durable pour préserver son patrimoine.

Si les « barrages anti-buzz » n’existent probablement pas tant le problème est complexe, il est possible de prendre les devants, en optant pour une politique qui mise sur le tourisme durable et des aménagements publics capables de drainer et de fluidifier les mouvements des visiteurs. C’est le cas du Parc Naturel Régional du Verdon.

« Créer une offre complète de tourisme responsable. Tel est l’objectif du PNR du Verdon, qui souhaite prendre en compte la mobilité du visiteur depuis son arrivée à la gare ferroviaire ou routière jusqu’au sein même du parc, avec des propositions d’hébergements et de découverte du territoire respectueuses de l’environnement. »

Dans un souci d’équilibre entre activités humaines et fragilité de l’environnement, le PNR du Verdon a misé sur le développement de circuits touristiques de type formule complète. Ainsi, pour parer au trafic surchargé, lié à la popularité de l’endroit et au relief escarpé, et à toutes les complications qui peuvent en découler comme la production de gaz à effets de serre, des lignes de transport en commun, prennent en charge les visiteurs, dès leur arrivée dans les villes d’entrée du Verdon. Et des navettes régulières permettent de rejoindre les principaux sentiers de randonnées, que l’on peut parcourir à pied, en vélo ou encore à cheval. Sans oublier une offre d’hébergements et de programmation d’activités culturelles et sportives respectueuses de la faune et de la flore.

De quoi permettre une découverte du Verdon, pour le plus grand nombre et dans dans le respect de tous.

logo Valeurs Parc Naturel Régional
La marque Valeurs Parc Naturel Régional identifie les entreprises dont l’activité s’inscrit dans le respect du territoire et de l’environnement.

Photo : couverture de l’article, Kyle Grillot/Bloomberg News

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4 commentaires

  • marseillehello

    — report commentaire de l’ancien site —
    Anett dit :
    11 avril 2019 à 9 h 32 min
    Tout à fait d’ accord avec l’article certainement les solutions durables existent, mais ce n’est pas facile de les mettre en place ni de faire respecter de différentes règles…

    • marseillehello

      Le tourisme durable ne mettra pas nécessairement un terme au tourisme de masse mais plus on sera préparé en amont, plus on pourra le canaliser et mieux appréhender les conséquences négatives qui peuvent en découler. Go pour un tourisme durable et responsable qui devrait être la priorité de tous 🙂

  • marseillehello

    — report commentaire de l’ancien site —
    Kirane dit :
    11 avril 2019 à 15 h 37 min
    En urbex la règle est de ne jamais géolocaliser. Cela ralentit les dégradations à défaut de les empêcher tout à fait. Il y aura toujours quelqu’un pour reconnaître les lieux et dès que la localisation est connue (rarement du fait du vidéaste / explorateur), on voit que les lieux sont déglingués en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire (par exemple le « château du gangster » de Mamytwink).

    Et pour le coup, en urbex, on voit bien que l’interdiction d’entrer dans une propriété privée, c’est du pipi de chat. Les explorateurs sont parfaitement conscients d’être dans l’illégalité 90% de leur temps. Ce qui n’est probablement pas le cas des touristes lambda. Encore que ça se discute, quand on pense aux gens qui se baladent en été dans des zones interdites à grand renfort de panneaux, en se disant sans doute que jamais au grand jamais ils ne contribuent eux-mêmes à élever les risques d’incendie. (RIP les Maures, la Sainte-Baume et la Corse)

    Dans ce dernier cas, les pompiers qui patrouillent font à la fois un travail de « répression » et de prévention, en plus de la surveillance des massifs proprement dite. Je ne sais pas si c’est par la force des choses ou si cela fait de toute façon partie du cœur de leurs missions. Je penche pour la seconde proposition. Mais ils peuvent faire cela parce qu’ils sont sur le terrain toute l’année.

    Les municipalités, quant à elles, n’ont pas toutes les moyens d’employer une ou plusieurs personnes à l’année sur ce type de mission. Parallèlement, elles n’ont pas non plus forcément la possibilité d’anticiper les sites à risques si, de prime abord, elles n’ont pas. Après, sans vouloir faire de la théorie du complot, dans quelle mesure influenceurs et municipalités sont-ils en contact ou en contrat ? Ce n’est pas forcément antithétique avec une sous-estimation des risques et des coûts.

    Autrement, je me demande si la médiatisation subite d’un lieu n’occulte pas une situation pré-existante. Dans le cas des sources de l’Huveaume, le rush des touristes n’a sûrement pas contribué à les pérenniser. Mais leur fragilité était déjà reconnue puisqu’elles sont déjà protégées par la loi. Qui plus est, il s’agit d’une décision récente (2017!) soit, à mon sens, la marque d’une reconnaissance tardive d’une dégradation déjà entamée, que le tourisme de masse est soudainement venu aggraver.

    Le parc naturel du Verdon n’est pas tout à fait dans le même cas. Il est protégé de longue date. Je l’ai toujours connu étroitement balisé, avec d’un côté des points de vue aménagés pour satisfaire les appareils photos et de l’autre, des zones où il est impossible de s’arrêter (dégagez, y’a pas de fossiles!). Mais les communes qui la bordent ont aussi une longue tradition artisanale et donc plus ou moins touristique (ne serait-ce que Moustiers). A mon sens, c’est parce que le Verdon possédait déjà un encadrement strict (et collectif) de l’accès à ses ressources naturelles, qu’il a été possible de développer les projets que tu évoques.

    Comme toi, je ne trouve pas de solution miracle. Toujours de la pédagogie, beaucoup de pédagogie, sans jamais abdiquer. Et le faire avec sincérité, de façon à ne pas décrédibiliser tout le bouzin. Là je reprends l’exemple des explorateurs urbains qui commencent toutes leurs vidéos par « faites ce que je dis, pas ce que je fais »…

    • marseillehello

      Pour revenir sur la relation influenceurs – municipalités que tu évoques, je parle hors collaborations et campagnes « marketées ». Si une commune souhaite profiter de la visibilité d’un influenceur pour promouvoir un de ses produits ou une de ses destinations, j’espère qu’elle est effectivement préparée à l’arrivée de nouveaux visiteurs-consommateurs. Sinon c’est une aberration, à mon sens. Même si, on est d’accord, le succès peut-être au delà de celui attendu. J’évoquais davantage des lieux qui se retrouvent mise en lumière malgré eux et qui, dans la précipitation, n’ont pas nécessairement les moyens de faire face à un mouvement de foule improvisé et où certaines petites communes n’ont pas les ressources nécessaires pour parer au mieux. Si on peut anticiper, à minima, par quelques mesures de bon sens, il me paraît très difficile voir impossible d’avoir une solution réellement efficace au buzz 🙂 (pour le reste, je te rejoins sur de nombreux points)

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